Lorsque le portrait s’est imposé dans mon travail photographique, il n’a su se départir d’une référence aujourd’hui absolument incontournable pour moi,
celle de l’icône religieuse des églises orthodoxes. Mais si je puise désormais mon inspiration en Grèce ou en Russie, ce n’est pas tant pour le trait lui même que pour l’esprit, où il s’agit toujours de rendre un peu de sacré à toute cette chair. J’y trouve donc un modèle pour mon organisation en séries, ou encore un certain travail sur la lumière, tant il est vrai que les graveurs d’icônes la recherche au sein même de l’image. Bien qu’en contradiction parfois avec mon modèle, tout le reste pour moi relève pourtant de la même esthétique : plans rapprochés, absence d’objets ou d’indicateurs temporels, couleurs invisibles, dans l’esprit de ce qu’on a appelé les icônes pauvres ou krasnouchki.
Je ne
sais pas photographier. Je fais les choses par hasard, par intuition. Je ne
sais rien voler au temps, aux événements, au quotidien. Je n’arrive à prendre que ce que l’on veut bien me donner dans un contexte singulier (je veux dire unique, sans changement) que j’ai moi même défini par avance, et dont je ne saurais ni m’écarter ni me départir, encore moins m’affranchir. Je ne
sais pas non plus fabriquer la lumière ; je la reçois telle qu’elle me vient, dans un plan resserré au plus près de la peau et de ses imperfections. Et si je tente d’arracher malgré tout quelque chose parfois, c’est peut-être cela : le flou dans la netteté des corps, tant il est vrai que notre œil ─ si peu enclin pourtant à nous obéir là-dessus ─ nous retient toujours d’un côté ou l’autre de ces mondes, le flou et le net renvoyés dos à dos dans ce que nos organes nous donnent à sentir de la réalité.
Ma véritable entrée en photographie, quand l’œil enfin pense ce qui nous regarde, correspond à mon arrivée en Asie. Je ne me hasarderai à aucune interprétation, mais mon travail en a déjà tiré toutes les conséquences nécessaires, en choisissant son objet dans le lieu même de son éveil : un corps imberbe, bridé et masculin. Et si j’ai conscience de traquer cette vie dans une pensée qui malgré tout demeure judéo-chrétienne, je l’ai cependant harponnée du côté le plus oriental de mon Occident chrétien, dans un référentiel où
Novgorod brille encore de tous ses ors.
Pas de système dans mon travail, mais une certaine monomanie. Je ne peux simplement pas me tenir ─ ou si peu ─ hors du face à face et du corps à corps.